Jour 61 - Ақтау (Kazakhstan)
Publié le 23 Avril 2013
Pour ceux qui peut-être en doutaient, nous croyaient coules par 500 m de fond ou encore sur les quais rouilles du port de Bakou a attendre en vain notre ferry, nous voila bien arrives a Aktau, Kazakhstan. Il y a du vent, il y fait frisquet, la ville possède un charme soviétique/inexistant et notre "chambre" d'hôtel a un problème manifeste de chasse d'eau. Ajoutons que le premier autochtone que nous avons croise ici - le douanier - m'a demande froidement si j'étais un "killer", a efface une dizaine de photos de mon appareil et s'est enquis de savoir si Julie trimbalait des stupéfiants.
Pour autant, a l'idée de tâter l'immensité des steppes et un nouveau choc culturel, nous sommes ravis de poser enfin les pieds en Asie. Nul doute, d'ailleurs, que nous nous y trouvons : la majorité de la population locale arbore maintenant des traits qui évoquent davantage Oulan Bator que Moscou.
Un train aura bientôt la charge de nous emmener a l'extrême Nord du pays, a Aktobe, via un modique trajet de 26h en wagon-couchette qui, esperons-le, nous permettra de guetter ces troupeaux de chameaux que l'on dit errants sans fin dans le désert. D'ici la, voici le rapide récit de notre traversée de la Caspienne et, surtout, des heures qui l'ont précédé.
Samedi 20 avril - 10h
Arrivée au port de Bakou après 45 minutes de marche. La vieille caissière russe est fidèle au poste. Personne ne parle la même langue mais tout le monde se comprend : ça sentirait bon pour un ferry a destination d'Aktau vers 2-3 heures du matin. Babouchka nous conseille de revenir, ainsi qu'a Pascal notre ami cycliste suisse, vers 22h le soir-meme pour acheter les billets.
22h
Arrivée au port de Bakou après 45 minutes de marche et des adieux émouvants a la guest-house (Michel, un vétéran de la guerre du Haut-Karabagh et le plus gros ronfleur de tout le pays, nous est littéralement tombe dans les bras) ; avec nos 15 kg sur le dos et trois jours de provisions. La vieille caissière russe n'est pas la. Pascal et le gardien, si. Ce dernier nous fait comprendre qu'aucun ferry ne part ce soir-la pour le Kazakhstan et qu'il faut revenir demain.
22h30
Le froid est tombe, la situation est critique mais pas encore despérée. Arrivée au port de Bakou de trois types qui nous demandent ce qu'on attend la, assis dans le noir devant la "kassa". Ils nous font comprendre qu'ils peuvent nous aider et nous font signe de les suivre dans la pénombre.
22h45
Arrivée dans un bâtiment délabré. Un petit attroupement se forme autour de nous, dans ce qui ne ressemble que de très loin aux bureaux officiels de la capitainerie. Un des types nous explique, mort de rire, qu'il est champion de taekwondo. On veut bien le croire. Un sosie engraissé de Leonardo di Caprio entre a son tour, se met a parler en anglais : "Of course i speak english : i'm romanian !"
23h
Leonardo sert maintenant d'interprète a celui qui semble être le chef, comme en atteste la bouteille de vodka au pied de la table. "La solution est simple, explique-t-il. Il vous suffit de nous donner vos passeports, 200 dollars et un chauffeur de taxi se chargera d'aller chercher la vieille dame qui vend habituellement les billets." Bien sur, mon gars. On va réfléchir, hein...
23h30
Nous suivons maintenant un autre type qui nous conduit au terminal passager : une vieille cabane en béton, ouverte aux quatre vents, dans laquelle ont somnolees des générations de routards déboussolés. La, un policier peu aimable nous confirme qu'un ferry part ce soir pour Aktau. Retour a la caisse ou l'espoir, Leonardo et ses potes, un autre policier ainsi que la Babouchka sont subitement réapparus. Tout le monde est content (sauf le flic, question de posture). On s'offre des gâteaux et beaucoup de dollars. Enfin, surtout nous.
23h45
Le chef nous demande un supplément 5 euros pour que la vieille puisse repartir en taxi.
Dimanche 21 avril - 00h01
Arrivée au terminal jouxtant la voie ferrée, sur laquelle deux trains archaïques chargent leurs provisions de pétrole a bord du bateau. Le policier refuse qu'on fasse des photos. Pascal branche son ordinateur sur une prise improbable et entreprend de mettre un peu de son. Le flic, qui n'a pas l'air d'etre fan de Bob Marley, revient avec sa Lada et la gare en plein milieu du terminal. A son tour, il met la musique a fond et se lance dans un peu de mécanique, sans un regard pour nous. Juste pour nous faire chier quoi.
01h
A l'écart, on boit un coup de vodka avec Leonardo qui ne veut plus nous lâcher. Le flic, qui a finalement change son ampoule arrière, nous retrouve. En gros, la vodka, il s'en fout mais il voudrait bien savoir si on a la monnaie sur 20 dollars... Bien sur, mon gars. On va réfléchir, hein.
02h
Emmitoufles dans nos blousons ou nos duvets, nous nous allongeons finalement sur un banc pour chercher un peu le sommeil. Cinq minutes plus tard, le policier revient pour nous faire signe qu'il faut nous enregistrer avant d'embarquer.
03h
On embarque, après avoir (vraiment) réveillé les douaniers. L'équipage - une dizaine d'hommes - vient a notre rencontre, tout content d'avoir trois touristes a trimballer. Nous sommes accompagnes d'un jeune Azeri (dit aussi "Mèche folle" ou "Pue des pieds") qui ne cessera de nous parler pendant le voyage, peinant visiblement a comprendre que nous n'entendons rien a son dialecte. Lui s'en va en Asie centrale pour goudronner des routes, n'emportant pour tout bagage qu'un petit sac en plastique. Il ne parle pas un mot d'anglais, ni de russe. Relou "Mèche folle", mais courageux.
06h
On nous montre notre cabine. Nickel, rien a dire : le navire sort tout juste d'un chantier de Croatie. A priori, nous sommes chanceux.
08h30
Le bateau, plein de sa cargaison inflammable, part enfin. Les derniers champs de derricks s'éloignent a l'horizon.
Au total, la traversée durera 36h, sur une mer d'huile et de gasoil. Le temps de perdre trois parties d'échecs (et d'en gagner une) contre un vieux Géorgien, de visiter le moindre recoin du bateau, dont la salle des machines et de boire quelques thés dans la passerelle de commandement. Ça y est, nous avons traverse la Caspienne.