Jour 68 - Түркістан (Kazakhstan)
Publié le 1 Mai 2013
Il etait une fois Aral
Monumentale, la fresque illuminant le hall de gare fait la fierté des habitants. On peut y admirer Lenine féliciter seize pécheurs de la ville qui, en 1921, sauvèrent leurs camarades russes de la famine grâce a l'envoi de wagons remplis de poissons. Port jadis prospère, voire social-heroique, Aralsk n'a plus aujourd'hui pour rêver que cette mosaïque trop chauvine pour être honnête.
L'oasis au milieu du désert a disparu. Tout comme la mer du même nom, emportée tragiquement a 60 km de la, il y a quatre décennies, par l'aspiration obscure et puissante de l'un des plus gros scandales écologiques de notre temps. Là-bas, le climat tutoie désormais les extrêmes été comme hiver. Rongée par l'air vicie, la cite est devenue maudite. La population, divisée par deux en vingt ans, connaît non seulement une effroyable débâcle économique mais aussi un chapelet effrayant de problèmes sanitaires. Ainsi que sur tout le pourtour de l'ancien bassin.
Sel, poussière et pesticides provoquent cancers et maladies respiratoires ; la piètre qualité de l'eau potable entraîne de nombreux cas de typhoïde, d'hépatite et de dysenterie ; la zone enregistre même le plus fort taux de mortalité infantile de l'ex-URSS et d'enfants atteints de malformations a la naissance ! A Aralsk, la tuberculose est monnaie courante. Le désespoir aussi.
Les chameaux ont remplace les poissons
Et pourtant, en réponse a l'inaction du pouvoir ouzbek qui a pratiquement condamne la partie sud de la mer, le gouvernement kazakh et divers organismes internationaux ont choisi de combattre la fatalité. Ou plutôt, devrait-on dire, la connerie du siècle dernier. Cette insanité politique de l'URSS qui, souhaitant intensifier la culture du coton dans la région, a tari par l'irrigation les estuaires des deux fleuves nourriciers. Grâce a une stratégie agricole plus raisonnée et a l'édification de digues, dorénavant le niveau de l'eau remonte dans la cuvette septentrionale. Aral n'est plus seulement une histoire qu'on se raconte avec mélancolie au coin du feu. Nous l'avons constate de nos yeux.
En fait, notre 4x4 l'a constate avant nous, s'enlisant trois heures durant dans la boue saumâtre d'une mauvaise piste a quelques centaines de mètres de l'actuel rivage. Il a fallu trois généreux pécheurs a la peau tannée comme du flet séché pour nous filer coup de main et coup de pelle. Sans quoi nous étions bons pour une promenade bucolique de 20 km sous les vents blancs et étouffants qui polissent l'ancien lit. Au lieu de cela, nous avons eu tout le temps d'admirer, au loin, cette eau azur dans laquelle s'ébattent oiseaux multicolores et migrateurs. Il se dit même que certaines des 15 espèces de poissons disparues seraient reapparues. Des ONG (dont celle qui nous a conduits et (mal) loges) s'occupent de leur cote de réapprendre aux pécheurs a pécher.
En attendant que les chalutiers ne reprennent - pourquoi pas - du service, le littoral d'Aralsk sert de pâturage aux troupeaux de chameaux. Communs dans la région, les grands mammifères roulent leurs bosses a l'ombre des rares coques rouillées qui n'ont pas encore été dépecées. Entre deux bouchées d'herbe grillée, leurs énormes mâchoires doivent sentir de petits coquillages crisser sous la dent : les reliques d'un paradis perdu qui crie maintenant son desir de renaître. Comme une inextinguible soif.