Jour 84 - Самарқанд (Ouzbekistan)
Publié le 18 Mai 2013
Dans les t-shirts, dans les maillots
L'été sera chaud... fort probablement. Mais en Ouzbekistan, le printemps n'est pas mal non plus. C'est donc sous une température de plomb en fusion que nous nous déplaçons desormais, tant bien que mal, de mosquées (trop) impeccablement restaurées en madrasas (trop) superbement retapées, sur cette portion (trop) touristique de la route de la soie. Si touristique d'ailleurs qu'il faut marchander ferme avec tout ce qui ressemble de près ou de loin a un conducteur - en général un mec qui tient un volant d'une main en téléphonant de l'autre - ou a un vendeur de "trucs", comestibles ou presque - en général un mec qui propose aussi de changer des dollars en monnaie de singe. Le tout, afin de ne pas avoir la désagréable impression de se faire blouser comme le premier Américain venu. "Niet dollars, mec" : nous on paye en soums.
Dans ces conditions, les moments parmi les plus épiques de notre voyage sur les terres de Tamerlan restent, en dehors de toute considération historico-culturelle, les interminables déplacements en bus. Authentiques, ces odyssées sans doute guère plus confortables qu'une caravane trans-asiatique a dos de chameau asthmatique, passées les deux heures d'attente réglementaires dans la poussière étouffante de la gare routière, après avoir arrache de haute lutte une réduction de 75 centimes d'euros sur le ticket aller, nous enferment alors dans un cachot bonde sans suspension, aux relents de fromage périmé et de transpiration, pour une demi-journée de vibrations incessantes a travers les plaines brûlées d'Asie centrale. Le thermomètre sautille alors allègrement au-dessus des 45 degrés, a mesure que nous nous évaporons, somnolents, dans nos sièges en velours élimé. Même pas mal, a dit le prophete.
Dessine-moi un mouton
De quoi tout de même pousser a éviter le moindre mouvement superflu. Mais pas de quoi empêcher les cinq gars du fond de taper le carton en rigolant et de crier "Jacques Chirac" a tout bout de champs pour tenter une ébauche de conversation avec nous-autres, aimables compagnons de viree. Rien a dire : les Ouzbeks qui n'ont rien a vendre et ceux du RPR sont des plus agréables et des plus joviaux. Dans la bonne humeur républicaine de ces transports, il se trouve même systématiquement une âme charitable pour vous offrir un beignet fourre au gras de mouton, que vous ne pouvez décemment refuser, puisque refourgué sans ménagement en signe d'hospitalité. A 16 heures, quand déshydraté, quand a son troisième jour votre T-shirt s'est finalement transforme en horrible serpillière usagée, quand agonisant de fatigue, c'est malgré tout un présent qui évoque une certaine et mystérieuse conception du bonheur, une simple offrande a l'autre bout du monde qui rafraîchit l'âme (mais pas le corps, faut pas déconner).
Dans une semaine, de cette météo sans pitié il ne restera pourtant que des souvenirs moites et caniculaires. Le Kirghizistan et ses pistes enneigées, ses yourtes de haute montagne au bord de lacs métalliques et ses cols a plus de 3500 mètres nous attendent. Les basses températures aussi. Et toujours, evidemment, inevitablement, irremediablement, plus tenace encore dans la cuisine locale qu'un vendeur de babioles dans un mausolée de Samarcande : ce fameux gras de mouton.
Pour les potos du pub, voila un gros defi : faire en sorte que les oeufs eclosent tout en bouclant un cricket par les triples